Reportage: Vote dans un climat tendu aux législatives togolaises


Derrière un mur à claire-voie, les agents du bureau de vote de l'école Bassadji procèdent au dépouillement à la lueur de lampes tempête et de néons faiblards. Baignant dans la pénombre, le cérémonial est quasi religieux : chaque bulletin, avant d'être comptabilisé sur les tableaux noirs des classes, est lentement déplié puis présenté à la foule qui se presse de l'autre côté de la paroi dans un brouhaha fiévreux. "Nous voulons voir la vérité de nos yeux, commente Dotse, un étudiant. Nous resterons jusqu'à la fin pour éviter la triche. Au Togo, le pouvoir peut tout obtenir par la force de l'argent."

 L'atmosphère de ce jour d'élections législatives aura été, dimanche 14 octobre, à l'image de cette scène nocturne : tendue et vigilante. Une journée dense, incertaine, à la mesure de l'enjeu : organiser les premières élections crédibles dans ce pays où les votes se sont toujours achevés soit en bain de sang, soit en pantalonnade. Et obtenir aussi, si le pari est gagné, le retour des aides de l'Union européenne suspendues en 1993, et des crédits de la Banque mondiale propres à faire redémarrer un pays exsangue.

En avril 2005, l'image télévisée d'un militaire courant en emportant une urne juste après la clôture du vote, avait symbolisé les ratés de la démocratie à la togolaise. Deux ans plus tard, dans la cour de l'école de Bé-Plage où s'était déroulée la scène, plus personne ne croit qu'elle puisse se répéter. Sous un soleil de plomb, l'endroit tient autant du marché dominical que du centre de vote.

Près des femmes préparant des bananes grillées et des petits vendeurs de sachets d'eau, d'interminables files de citoyens endimanchés attendent d'accomplir leur devoir. Dans ce fief de l'Union des forces de changement (UFC ; opposition), la peur, fait nouveau, est absente, et la conviction répandue que "cette fois, on ne nous volera pas les résultats". Ailleurs, dans un bureau de vote favorable au régime, on ne semble plus considérer que partager le pouvoir signifierait la fin du monde.

La campagne, placée sous surveillance internationale, a été pacifique, l'armée invisible, et chaque camp a adopté un langage démocratique. Pour la première fois, les partis d'opposition, qui ne comptent pas le moindre député dans l'assemblée sortante, ont été admis à participer à tous les niveaux de l'organisation du vote. Le président togolais Faure Gnassingbé lui-même est souvent crédité de ce changement d'ambiance. "Il est courageux, car son propre clan familial le menace", concède un électeur de l'opposition.

 
BULLETINS PRÉREMPLIS

 Même la hargne antifrançaise, provoquée par le quitus amical donné par Jacques Chirac à l'élection présidentielle calamiteuse de 2005, semble avoir disparu. On loue Nicolas Sarkozy pour son attentisme. "C'est parce que nous ne sommes pas libres dans notre pays que nous voulons venir chez vous. Votre intérêt, c'est que nous conquérions notre liberté", argumente Edouard, employé par une organisation non gouvernementale antisida.

Dans ce pays où un électeur s'achète pour une bouchée de pain, les protagonistes s'accusent systématiquement de fraude. A l'issue d'une vive controverse, un mécanisme destiné à empêcher la diffusion de bulletins préremplis confiés à des électeurs contre rémunération, avait été négocié. Il consistait à apposer, au dernier moment, un timbre spécial derrière chaque bulletin de vote.

Cette décision, prise quelques jours avant le scrutin, risque finalement de jeter une ombre sur un scrutin censé être "exemplaire". Dimanche à la mi-journée, les timbres, distribués en nombre insuffisant, ont manqué dans certains bureaux. Furieux de ne pouvoir voter, des électeurs y ont vu "un complot". Réunies en toute hâte, les autorités ont fait baisser la tension en décidant de renoncer à exiger le timbre, mais ils ont ainsi déverrouillé une protection contre la fraude.

Lundi matin, dans l'attente des résultats, les observateurs de l'Union européenne estimaient "à 5 % le corps électoral touché par ce problème logistique" et s'inquiétaient de ses "conséquences politiques". Déjà, un peu plus tôt, le leader historique de l'UFC, Gilchrist Olympio, avait évoqué "un doute sur la crédibilité de l'élection". A juste titre ou non, rares sont les Togolais prêts à croire que des dysfonctionnements électoraux puissent se réduire à des problèmes techniques.

Philippe Bernard
source: lemonde.fr


Article ajouté le 2007-10-17 , consulté 222 fois

Commentaires


Stéphane Bolle site : la-constitution-en-afrique.over-blog.com/ | le 01/11/2007 à 10:13:15
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